Un peu d'histoire

Un peu d'histoire

Les associations de parents d’élèves en France : approche socio-historique et mutations idéologiques - Philippe Gombert

extrait tiré de La revue française de pédagogie 162

article complet : https://journals.openedition.org/rfp/780

 

Extraits

"Issu de la philosophie des Lumières et de la Révolution française, l’État éducateur renvoie au développement d’une logique politico-institutionnelle à travers une administration centrale et une lutte contre les particularismes locaux. L’action de l’État est morale et politique dans la mesure où il s’agit avant tout de réaliser l’intégration des citoyens à travers l’apprentissage de règles communes. La notion de « programme institutionnel » (Dubet, 2003) apparaît de ce point de vue éclairante. Elle désigne un type particulier de relation entre les acteurs et la société, qui fonctionne sur le mode de la conversion et où il existe une forte croyance, au moins sur un plan idéal-typique, dans les rôles sociaux, c’est-à-dire une adhésion aux causes et aux objectifs défendus par les institutions. Ces éléments sont à mettre en relation avec les caractéristiques du modèle organisationnel politique en France, qui se traduit par une absence quasi-totale des usagers dans l’élaboration et l’application des décisions au sein d’un État se concevant comme le représentant incontestable de l’intérêt général. Or le secteur de l’éducation apparaît particulièrement représentatif de ce modèle (van Zanten, 2004) parce qu’il repose sur une alliance historique entre l’État et les enseignants, représentés par les syndicats. Cette configuration éducative offre une marge de manœuvre limitée aux parents. Les familles, avec leurs cortèges de croyances et de traditions, ont longtemps représenté une menace potentielle face au projet de l’État éducateur. Représentantes de la société civile, elles sont suspectées de porter atteinte à l’ambition de créer un nouveau type de société en opposition à toute référence religieuse. Les finalités familiales apparaissent dès lors clairement en concurrence avec les finalités étatiques (Henriot-van Zanten & Migeot-Alvarado, 1992). En conséquence, c’est au moment où les familles semblent exclues de l’institution scolaire que vont apparaître les premières associations de parents d’élèves. Des formes de résistance vont ainsi se mettre en place et s’organiser afin de s’opposer au monopole qu’entend détenir l’État dans la définition et l’orientation des politiques éducatives.

Plus ancienne fédération de parents d’élèves (1910), la PEEP (Parents d’élèves de l’école publique) a été créée par des familles bourgeoises parisiennes particulièrement préoccupées par l’éducation de leurs enfants au moment où l’école républicaine tend à éloigner les parents de son fonctionnement. Les principales idées de la PEEP peuvent se résumer à travers quelques notions essentielles. La primauté de la famille, l’indépendance politique et la défense d’une vision élitiste de l’enseignement, constituent au moins historiquement les traits dominants de cette fédération. La défense de la place des familles dans l’acte éducatif apparaît comme l’idée centrale de cette fédération. Cette primauté renvoie à l’hostilité que suscite chez les familles bourgeoises la prétention de l’État à détenir le monopole de l’éducation. Née à la suite de la mobilisation de médecins et de notables, la PEEP affiche généralement une certaine méfiance à l’égard des valeurs de la fonction publique. Elle revendique par ailleurs une distance marquée par rapport aux organisations politiques. Cet « apolitisme » affiché résiste cependant difficilement à la permanence des liens qui historiquement relient cette fédération aux partis de droite. Cette option politique se traduit par une éthique de classe où prédomine la recherche du consensus, la cordialité des échanges et où à l’inverse l’affrontement verbal et les conflits ouverts suscitent l’irritation et la désapprobation.

Créée en 1933, l’Union nationale des associations de parents d’élèves des écoles libres (UNAPEL) se mobilise véritablement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que les subventions accordées à l’école privée par le gouvernement de Vichy sont supprimées. À partir de 1945, les associations des parents d’élèves de l’école libre lancent une vaste campagne en faveur de l’enseignement privé. Dès lors, au nom du droit des parents à éduquer leurs enfants et du pluralisme, ses partisans n’auront de cesse de manifester leur volonté d’une prise en charge financière par l’État de leurs établissements. Historiquement, le vote de la loi Debré (1959) marque une étape importante dans l’action menée par les parents d’élèves de l’enseignement catholique. Pour la première fois en effet, l’État offre aux écoles privées la possibilité d’obtenir des subventions publiques à condition que ces établissements répondent à un « besoin scolaire reconnu ». L’ambiguïté de cette notion va contribuer à cristalliser les oppositions entre les défenseurs intransigeants de la laïcité et les représentants des parents d’élèves de l’Église catholique (Vernus, 1987). Sous la IVe République, l’UNAPEL constituera un groupe de pression efficace et agira sous la Ve république au sein de l’appareil d’État (Tanguy, 1972), se montrant particulièrement active lors de chaque campagne électorale. La formule de François Mitterrand « les fonds publics aux écoles publiques, les fonds privés aux écoles privées » sera vivement critiquée et dénoncée par l’UNAPEL.

La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) est née en 1947, au moment où se radicalisent les tensions entre l’enseignement public et l’enseignement privé. Les stratégies déployées par les associations de parents d’élèves de l’enseignement libre afin d’obtenir des financements publics, conduisent le Syndicat national des instituteurs (SNI) et la Ligue de l’enseignement à sensibiliser les parents à la cause laïque. Au lendemain de la guerre, en 1946, sont ainsi créés les premiers conseils de vigilance de parents d’élèves. Le terme de vigilance, jugé trop radical, fera l’objet de vives critiques et sera considéré comme un repoussoir pour de nombreux parents. C’est dans ce contexte qu’on assiste à la création de la FCPE dont l’initiative revient au SNI. Créée pour défendre la laïcité, la fédération est, dès ses origines, étroitement associée aux mouvements syndicaux enseignants. Longtemps, ses principaux acteurs cumulent des responsabilités au sein du SNI et de la FCPE. Cette dernière est de tous les combats laïques et se prononce très tôt pour la nationalisation de l’enseignement (congrès de mai 1951). Cette mobilisation rencontre un succès important, ce qui permet à la FCPE d’enregistrer de fortes hausses de ses effectifs. De 204 532 adhérents en 1951, elle passe en 1960 à 752 132 adhérents avant d’atteindre son apogée en 1971 avec 1,2 millions d’adhérents. La position de la FCPE se durcit progressivement à mesure que les gouvernements en place ne satisfont pas à leurs exigences. Les années soixante dix marquent le début d’une période d’opposition systématique de la FCPE aux décisions prises par la majorité politique. Ces relations illustrent un certain état du rapport entre les familles et l’école, marqué par les liens étroits avec les syndicats et les partis politiques. Le développement de la FCPE ne peut ainsi se comprendre qu’à travers un système de représentation politique où la question éducative apparaît comme un prolongement des luttes idéologiques.

[...]

1996 : La mise en place de L’observatoire des parents par la PEEP, un instrument de mesure de l’opinion publique fondée sur le modèle des instituts de sondage, offre une illustration de la manière dont les fédérations s’efforcent de répondre à ces attentes. Ce dispositif créé en 1996 permet à la fédération de suivre de près l’évolution des aspirations des familles et constitue un outil de communication interne pour les dirigeants de la PEEP. Il s’inscrit dans une tendance marquée des fédérations à anticiper de façon concrète et sur des thèmes variés (rythmes scolaires, hygiène alimentaire, violences et délinquance, etc.) les préoccupations de leurs adhérents, comme en témoigne par exemple la construction sophistiquée de leurs sites Internet. L’usage des technologies de l’information et de la communication tend de ce point de vue à se généraliser, y compris au niveau local, et renvoie à une augmentation de la réflexivité des acteurs (Martuccelli, 2002), notamment à travers le recours croissant aux savoirs d’experts et aux spécialistes des questions éducatives. Le mouvement des parents d’élèves fournit un bon exemple de ces transformations dans la mesure où les interventions des familles reposent de plus en plus sur des compé­tences spécifiques. Ces comportements sont toutefois inégalement répartis dans la population. Une recherche menée sur les Hauts-de-Seine montre sur ce point le rôle actif joué dans ces phénomènes par les cadres moyens et supérieurs des secteurs privés, essentiellement en raison de leur capacité à transformer des ressources financières en potentiel scolaire, social et culturel (Gombert & van Zanten, 2004). Cette enquête permet également de comprendre comment certaines notions (efficacité, réactivité, flexibilité, etc.) sont importées du monde de l’entreprise, de façon souvent mythique, et transposées plus ou moins directement dans les associations de parents d’élèves. Ces dernières, en diffusant des connaissances spécialisées en science sociale, relaient et activent la demande de catégories sociales déjà particulièrement mobilisées en termes de stratégies éducatives."